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La jeunesse de Maurice Maeterlinck

Deurle, 25 septembre 1922

Monsieur,

Vous me demandez quelques souvenirs sur la jeunesse de Maeterlinck. Je veux bien vous dire ce que je me rappelle mais ce ne seront guère que quelques anecdotes sans grande valeur.
Il y a longtemps que je connais mon vieil ami et notre première rencontre eut lieu par une radieuse journée d’hiver, sur la glace, aux prairies de Tronchiennes [Drongen]. En ce temps-là il y avait encore de vrais hivers, avec de longues et belles semaines de patinage.

Maeterlinck était grand amateur. Grand et fort, ‘costaud’, il patinait avec une élégance et une aisance que j’admirais beaucoup. Il portait toujours un bonnet de loutre profondément enfoncé sur la tête et cela lui donnait une apparence d’explorateur polaire. Je le voyais chaque jour, mais je ne connaissais pas son nom et je croyais, – je ne sais pourquoi – qu’il s’appelait non pas Maeterlinck, mais Van der Mensbrugge. Un jour, le sport que nous pratiquions et aimions tous deux, nous rapprocha et nous échangeâmes quelques mots. Il savait qui j’étais; moi je l’appelai monsieur Van der Mensbrugge.
Il ne se donna pas la peine de m’expliquer qu’il se nommait autrement. Nous nous revîmes, nous fîmes des excursions ensemble et, toujours, sans sourciller, il se laissa appeler Van der Mensbrugge. Un jour, enfin, l’erreur s’élucida. Comme je lui disais mon étonnement, il eut un geste vague et répondit: ‘A quoi bon? je ne savais pas si nous deviendrions amis et, dans ce cas, l’erreur n’avait pas d’importance. Maintenant, c’est différent!’

Depuis ce jour, nous sommes devenus et restés de très grands amis. La saison du patinage finie, nous continuâmes à nous rencontrer. Comme tout
bon Gantois, nous avions ‘notre café’, où l’on se retrouvait. C’était sur un coin, dans la rue Digue de Brabant et cela s’appelait le café Albion. A partir de 11 heures du matin on y voyait arriver le peintre Doudelet, Albert Guéquier, les De Busscher; puis, vers midi s’amenait Maurice, la pipe aux lèvres, les poches de son pardessus bourrées de papiers et de journaux. Les lisait-il, ces journaux ? Je n’en crois rien; il y en avait trop. Mais il semblait éprouver le besoin de les sentir dans ses poches. Cela faisait partie de son équipement, comme sa pipe et sa blague à tabac. On parlait aussi très peu de littérature et d’art. On racontait plutôt des farces, de ces bonnes farces savoureuses du terroir, qui faisaient rire Maeterlinck d’un petit rire saccadé qui le secouait tout entier. Alors, il y mettait du sien, il racontait des choses énormes, jouissant comme un gosse de ses propres extravagances; il vous peignait une sorte de monde en folie, où la farce prenait des proportions géantes.



D’autres jours, il était plus sérieux; il parlait art et littérature. Il avait alors un geste bref et répété de la main droite, quelque chose de tranchant, qui accentuait ses paroles. Il était loin d’être doux dans ses appréciations. Il exigeait aussi beaucoup de lui-même. Mais il n’aimait pas parler de ses propres œuvres. Lorsqu’on le mettait sur ce chapitre, il avait pour habitude de couper court en quelques mots qui vous interloquaient: ‘Ah ! oui, cette vieille rangaine; cette blaaague... !’ (On eût dit qu’il y avait trois ‘a’ quand il employait ce mot en de pareilles occasions.) C’était chez lui une grande modestie et une sorte de gêne à parler de ses œuvres. Il s’empressait de détourner la conversation; il vous parlait de choses banales et même terre à terre, pour mettre assez de distance. L’art, chez lui, était une chose prondément vénérée et secrète, qui ne devait pas sortir de son tabernacle.

Nous sommes restés de très vieux et de très fidèles amis. Les circonstances de la vie nous ont éloignés l’un de l’autre, mais jamais il ne reviendra en Belgique sans passer quelques jours avec moi; et, à mon tour, j’ai fait des séjours répétés chez lui, dans tous les endroits où il s’est fixé. J’ai vécu chez lui dans l’ancien pavillon de la rue Raynouard à Passy, avec le beau vieux jardin qui descend vers la Seine ; je l’ai visité au château de Gruchet St-Siméon en Normandie, où il a passé quelques étés dans la belle solitude pastorale et champêtre; je l’ai rejoint dans l’admirable abbaye de Saint-Wandrille où l’on se perdait dans la dédale des salles, des tours et des couloirs; je l’ai vu enfin au Midi, d’abord à Grasse, au milieu de ses fleurs et enfin à Nice, à la superbe villa des Abeilles, où il semble avoir pris racine pour tout de bon.

Pour tout de bon ?... Eh bien, non. J’espère encore qu’il reviendra un jour s’établir dans sa bonne ville de gand, dans cette belle cité virile, où il a passé sa jeunesse et où il a trouvé les sources de son génie. Certes, il appartient au Monde, mais avant tout il appartient à cette noble terre de Flandre, dont il est une des gloires les plus grandes, peut-être la gloire la plus grande que cette patrie, si fertile en gloires, ait jamais produit.

 

Uit:

Cyriel Buysse: Verhalen en opstellen in het Frans, in: Verzameld werk, (1974-1982), dl. 7, p. 853-855



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