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Le Beffroi

Ces fanfaronnades me flattaient sans m’étonner car loin de soupçonner la modestie de notre rang, je vivais de plain-pied avec la grandeur. Je le devais au sort qui m’avait fait naître dans cette ville noble, glorieuse, rebelle, et grandir au pied de ses tours, les plus fières de Flandre. Nous demeurions entre Saint-Bavon, le beffroi et Saint-Nicolas. Nous vivions là dans un tumulte de cloches et dans la trépidation du bourdon de la cathédrale – privilège que nous tenions banalement de mes oncles qui avaient choisi l’endroit pour y ouvrir un magasin de machines à écrire, et sous-louaient l’étage à mes parents. Ce mode d’habitation, alors peu apprécié, convenait à mon tempérament (j’avais déjà en aversion les rez-de-chaussée) et probablement à ma santé.

J’ai connu, j’ai aimé bien d’autres demeures, mais aucune comme cet appartement tout en fenêtres. Maman s’y plaignait du soleil qui mangeait ses rideaux, mais moi je m’y saoulais de ciel. Que d’heures passées à escalader mes clochers, à prendre élan sur eux pour me perdre dans la fantasmagorie des nuages et voguer dans l’immensité de l’éther. J’apprenais là sans m’en rendre compte le symbolisme des tours: je veux dire qu’à travers elles je me sentais reliée à la fois au monde souterrain dans lequel elles dissimulaient leurs cryptes puissamment ancrées et à cette voûte céleste vers laquelle elles pointaient.

Si proches de notre demeure, nous finissions par croire qu’elles n’en étaient que le prolongement, de sorte qu’y monter relevait du quotidien, un peu comme de monter à notre grenier. Mon père, qui débordait d’imagination, n’en faisait pas moins une aventure. Le dimanche matin il me proposait parfois l’ascension du beffroi. Maman nous munissait de plus de lainages et de recommandations que si nous avions entrepris l’Everest. Bien entendu, la montée s’effectuait à pied par l’obscur escalier dont les embrasures étroites et basses ménageaient des vues de plus en plus vertigineuses. Tout commençait par le secret, chambre mystérieuse où reposait un coffre probablement vide. Puis l’on montait et la tour se faisait étrangement sonore. C’étaient d’abord les cris aigus ou les battements d’ailes des hirondelles ou des chauves-souris que nous dérangions. Puis le bruit de machinerie de la grosse horloge qui, grain par grain, broyait solennellement le temps. Plus haut régnait le vent qui s’engouffrait tapageusement dans le campanile et le secouait jusqu’à le faire osciller. Tout gémissait, tout craquait. On eût dit non d’une tour mais d’un navire appareillant dans des grincements de câbles et de treuils, cependant que les rafales arrachaient aux carillons et aux cloches quelques-uns de ces soupirs assourdis, feutrés, en forme d’arpèges qu’entendent les marins au voisinage des villes englouties.

Enfin nous débouchions sur la plateforme, ivres de vent et de lumière. Les yeux de mon père me semblaient plus bleus – ou plus gris, car ils prenaient la couleur du temps comme faisait aussi le très beau paysage de pâtures et de rivières qui cernaient la ville. Mon père ne manquait jamais de le comparer aux tableaux de notre musée. Mais j’étais trop petite encore pour m’y intéresser, bien autrement fascinée par l’aspect miniaturisé de la cité, de ses rues, de ses toits, de ses eaux qui encadraient quarante îles reliées par quatre-vingts ponts et qui, vues de là-haut, étaient toutes pareilles à ces rubans de papier d’argent dont je me servais pour représenter le ruisseau de mon jeu de construction ou de ma bergerie. Rien cependant ne me paraissait minuscule, dérisoire, comme la silhouette des passants, plus affairés que ces fourmis que ma grand-mère arrosait d’eau bouillante. Je ne me lassais pas du spectacle de leur insignifiance. Je prenais là ma première leçon de relativité.

 

Uit:
Suzanne Lilar: Une enfance gantoise (1976), p. 11-14


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