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Le Béguinage Notre-Dame-au-Pré

Toutes les deux ou trois semaines, de son pas vif, pressé (car on l’eût dite quelquefois engagée dans une lutte à mort contre le temps), elle m’emmenait au Béguinage de Onze Lieve Vrouw ter Hoye, Notre-Dame-au-Pré. Nous prenions la rue Longue-des-Violettes par laquelle on accédait à cet enclos de verdure et de quiétude. A peine franchi le grand portail du mur d’enceinte, j’avais la surprise chaque fois nouvelle de pénétrer dans un autre monde, sensation à laquelle concouraient tant l’étrangeté au milieu de la ville de ce grand pâturage entouré de ses façades campagnardes qu’un singulier phénomène d’acoustique. Grâce à l’obstacle des murs le bruit de foule et de charroi s’y trouvait brusquement rabattu et comme délicieusement étouffé.

Toujours nous entrions dans quelques-unes de ces maisonnettes, précédées de leur calme jardin et quelquefois d’un beau portail à pignon. La vie s’y déroulait au ralenti, la consistance du temps s’y laissant moins mesurer que surprendre par de vieilles horloges à poids sonnant l’heure et la demie sur des timbres différents, l’un grave, l’autre clair. Avec les béguines, dans la bonne odeur des coiffes empesées et fraîchement repassées, on se penchait sur des reprises si fines qu’il fallait user de la loupe pour les retrouver. L’hiver on se chauffait autour d’un poêle flamand dit poêle de Louvain. On buvait le café, on mangeait de fines galettes de speculaus. J’apprenais sur échantillon à distinguer le point de la dentelle, le travail à l’aiguille du spellewerk, travail aux fuseaux. Je m’extasiais sur la blancheur des fonds de neige (ysgrond) ou la sorcellerie du trollekant (dit aussi point de fée) dont on me contait que les pauvres ouvrières se tenaient dans une cave humide, de peur que, trop sec, le fil de lin ne vînt à casser. L’été on me laissait explorer les jardinets avec parfois leur minuscule sanctuaire en rocaille. Il arrivait même que l’on me permît de gambader dans le grand pré où paissaient des brebis. Je retrouvais là, dans les cris d’oiseaux et les bêlements, ma chère campagne dont je me sentais toujours sevrée.

Mais rien ne me plaisait comme d’aller à l’aventure dans les ruelles à la recherche des beaux noms de demeures : Huis Bruno Rosemaryn, Huis St Dorothea, St Ursula, St Sabina, Regina Florum. Je finissais toujours par aboutir à la maison de la Grande Demoiselle du Béguinage, paradis parfumé d’encaustique où j’avais pénétré une fois dans les jupes de Maman. Ce domaine de l’autorité et de l’ordre donnait comme il se doit sur un coin sauvage, les berges du bas Escaut avec une grosse tour à demi démolie, reste des fortifications du XIIIe siècle. Je demeurais longtemps engluée sur ce contraste, ne sachant nommer ni définir le plaisir et comme le repos que je goûtais à assembler et superposer les deux images, celle du jardin sage et bien tenu de la béguine, celle de l’eau coulant au pied du gros mur éventré – plaisir sur lequel j’allais revenir souvent au cours de ma vie: il consistait à allier dans une exemplaire coïncidentia oppositorum l’ordonnance à la sauvagerie.

Je retrouvais généralement ma mère à la chapelle de la Porte. Le visage enfoui dans les mains, moins en prière qu’absente d’elle-même, absorbée et comme bue par l’épaisseur de son silence, elle mettait à me revenir plusieurs minutes, comme si elle eût tout un chemin à faire et ne le fit qu’à regret. Quelques instants encore ses traits demeuraient éclairés d’une sorte de réverbération que je ne pouvais m’empêcher de comparer à ce fugitif éclairage de scène projeté par le soleil à son couchant et que mon père recherchait pour ses photographies... Mais déjà les feux s’éteignaient, je retrouvais ma chère vivante, aussi ardente à reprendre sa place dans le monde qu’à s’en retirer.

 

Uit:

Suzanne Lilar: Une enfance gantoise (1976), p. 161



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