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Le sacré

Une fois l’an au mois de mai, mois de Marie, qui était aussi celui de ma naissance, elle m’emmenait à la grotte d’Oostakker, le Lourdes flamand. Bien que fort modeste, ce déplacement prenait toujours l’allure d’une véritable expédition. Renâclant à la fois contre elle-même et contre l’absurdité des pèlerinages mais tenue, j’imagine, par quelque voeu fait au moment de ma naissance ou de la broncho-pneumonie qui avait failli m’emporter, remettant de jour en jour l’exécution de sa promesse, c’est dans les tout derniers jours du mois que brusquement elle se décidait, courant avec moi jusqu’à la porte d’Anvers d’où partait le chemin de fer vicinal de Lourdes. Nous sautions dans un wagon qui déjà s’ébranlait et à coups de trompe, de grincements affreux et de secousses, nous rendait finalement à destination vers midi.
Comme la campagne sentait bon, comme les jours étaient chauds, comme les blés étaient beaux en ce temps-là ! Ce champ splendide que nous avions à longer pour gagner la grotte me jetait dans de véritables transports. Je lui prêtais une âme, comme il résulte de mon premier poème Blés mouvants. En dépit de mes bonnes intentions et d’un vers passable, ce “poème”, plus descriptif que lyrique, ne laisse rien paraître de l’ivresse qui me soulevait. Le sacré m’atteignait là à l’état pur. Je rendais grâce. Je remerciais d’être au monde.
(...)
Ce n’est pas à l’état pur mais, au contraire, sous sa forme la plus trouble, la plus mélangée, que m’atteignait le sacré du pèlerinage. Bien avant la grotte nous parvenait le bruissement machinal des litanies. Mon oreille se plaisait à recueillir ces sons qui situaient le langage à mi-chemin du parler et du chant. Mais davantage encore m’émerveillait la consistance que prenait ici la prière, non plus invocation isolée, maigre ruisselet, mais flux ininterrompu, la prière devenue élément. J’avançais, tenant encore à la main quelque tige arrachée au champ, car c’est porteuse de l’épi de Déméter que je me présentais devant la Vierge. Il y avait toujours un grand saisissement à passer de l’éclat solaire de la campagne écrasée sous la chaleur méridienne à l’ombre qui régnait dans le bosquet. Bien plus que le Lourdes français, le nôtre jouait du mystère propre aux lieux caverneux car les arbres, formant voûte, y masquaient totalement le ciel. Fille du jour et de la lumière – et il me semble que je savais cela de naissance – , je n’en subissais pas moins l’attrait du nocturne.
(...)
Rien de tel dans la grotte d’Oostakker mais plutôt, sous les ombrages qui l’abritaient, cette sorte de protection utérine si favorable à la méditation et que dans le creux des bois allait chercher saint François. Laide à souhait avec ses pétrifications rappelant un peu celles que j’édifiais dans mon jardin, enduite de sacré à force d’avoir été vénérée, je n’avais aucune peine à la tenir pour miraculeuse lorsqu’à la lueur grésillante de ses cierges, elle m’apparaissait barbarement revêtue d’exvoto de cire ou d’argent. Toujours nous y retrouvions le même petit peuple d’éclopés (culs-de-jatte, manchots, goitreux) et d’anormaux reconnus de lion à leur gesticulation saccadée. J’aimais énormément ce spectacle, non par dépravation, mais par curiosité de toutes les formes de la vie, par avidité de découvrir celles qui généralement se dérobent à la vue et dont ici l’on faisait ostension. Mon goût flamand de la difformité s’y donnait libre cours. Autre chose me satisfaisait dans cet étalage: j’y voyais le contre-pied d’un monde que l’on me montrait trop arrangé, trop joli. Tout ce que l’on croyait devoir m’épargner se trouvait par la présence de ces estropiés et de ces demeurés remis en place. Un ordre quelque part se recomposait, le difforme et le bizarre venant occuper leur rang à côté de la beauté.
Non moins que les anomalies me captivaient les gesticulations des dévots. Génuflexions, prosternements, déploiement des bras offrant le rosaire, tout cela tranchait trop vivement sur le quotidien pour ne point me tenter. Moi aussi je m’agenouillais et, tête renversée, bras dressés, je prenais, sous l’oeil un peu narquois de Maman, la pose de l’orante.

 

Uit:
Suzanne Lilar: Une enfance gantoise (1976), p. 73-77


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