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Les grandes mascarades

Ce n’est pas sur une présence mais une absence que débouchaient les grandes mascarades du carnaval. Pendant trois jours dont je rêvais l’année entière, j’assistais au spectacle d’une population saisie par l’ivresse de la dépossession et du reniement. Je voyais basculer le monde des adultes. Car pour une fois, c’étaient les grandes personnes qui, loin de me l’édulcorer, me dévoilaient la face interdite de leur univers, non la jolie, la gentille, mais l’inquiétante, la grimaçante, la délirante. Comme à Lourdes en Flandre devant le spectacle des anormaux, j’éprouvais pourtant une impression de remise en place.

C’est de la vitrine de mes tantes, sise rue de Flandre, que noyée dans une sorte d’hébétude heureuse, je regardais couler, dans le nasillement aigu des mirlitons, le flot de ceux que je nommais les drôles. En dépit du papillottement des costumes, des confettis, des serpentins, leur cortège formait un tout qui avait la consistance indistincte de l’élément, cohésion à laquelle contribuait l’absence de visages, tous dissimulés par le masque ou le loup. Quelquefois, trompant la surveillance de mes parents qui jouaient au whist avec ma grand-mère, je réussissais à me glisser au-dehors et à tirer l’un ou l’autre drôle de la foule en lui adressant la parole ou en lui serrant la main. Hélas on s’apercevait de mon absence. On me faisait rentrer précipitamment.

Mes parents ne semblaient pas comme moi fascinés par la mascarade. S’il leur arrivait de se costumer, je ne les vis jamais comme la tante Jeanne se mêler à la foule carnavalesque et participer à sa liesse. J’ai dit déjà que Maman se méfiait des vertiges. Non que dans sa vie et probablement dans son amour pour mon père, elle n’eût fait une part au délire. Mais je suppose qu’elle n’était pas mécontente de l’avoir dompté. Elle n’était pas pressée de tout remettre en jeu et d’entraîner mon père dans un commerce si favorable aux donjuaneries. Quant à moi, c’est à contrecoeur qu’elle me voyait agglutinée à la vitre, figée dans une stupeur trop délicieuse pour n’être pas coupable.

Mais plus coupables encore étaient mes sorties nocturnes avec la tante Jeanne qui, profitant de l’absence de mes parents, me revêtait d’un domino et m’entraînait au café. Celui de la rue Digue-de-Brabant était le quartier général de ma tante et de ses amies qui s’y livraient à l’intrigue. J’avais onze ans, douze et même treize lorsque la guerre vint mettre fin à ces précoces débauches. A l’abri du loup, tante Jeanne interpellait les consommateurs qui avaient eu l’imprudence de sortir non masqués. Prenant sa revanche des politesses qu’elle faisait le reste de l’année à ses clientes, elle s’attaquait à leurs maris, dénonçant à voix haute le cocuage de l’un, les vices de l’autre. Je voyais les victimes se troubler, rougir, fuir sous les quolibets. Je faisais l’apprentissage du scandale.

 

Uit:

Suzanne Lilar: Une enfance gantoise (1976), p. 93-95



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