terug naar index
Le langage

On a compris déjà que mes parents parlaient francais. Cet usage n'était pas exceptionnel dans la petite bourgeoisie gantoise qui était bilingue mais, pour les convenances, se réglait volontiers sur la grande. Or celle-ci ne se contentait pas de parler français, elle affectait d'ignorer le néerlandais dont elle n'avait retenu que quelques locutions et commandements destinés à ses domestiques. Car la masse n'avait pas cessé de s'exprimer en "flamand". Mis à part une poignée de professeurs (qui ressentaient l'injure faite au peuple et avaient entrepris de la redresser), elle était même seule à le faire sans fausse honte.

Il y avait donc la classe ouvrière et paysanne qui patoisait allègrement, la classe dirigeante qui usait d'un français assez pur – et parfois même admirable. Entre les deux, la petite bourgeoisie qui s'y efforçait mais parlait aussi le néerlandais, mâtinant cette langue de gantois. Car telle était en ce début de siècle l'aberration linguistique que parler le néerlandais correctement exposait aux sarcasmes et à l'accusation de "flamingantisme".
Ainsi le langage révélait-il le milieu auquel on appartenait, ainsi venait-il renforcer le compartimentage des castes. (...)


C'est dès l'enfance que le conflit des langues conditionnait l'éducation. Comme en chemin de fer, il y avait alors dans les écoles trois classes. La première avec, pour les filles, l'Institut de Kerckhove et le couvent du Nouveau Bois, pour les garçons l'Institut Rachez et le fameux collège de Jésuites de Sainte-Barbe que fréquentaient seulement les enfants de la grande bourgeoisie (ou de la "belle bourgeoisie" comme disait naïvement ma mère). La seconde comprenait les "écoles de la ville" (où Maman enseignait) et les écoles "libres". Moyennant une faible contribution, la petite bourgeoisie y achetait pour ses enfants le droit de se distinguer du peuple. La troisième enfin, celle des écoles gratuites. A la différence des autres, l'enseignement s'y faisait en néerlandais. Au bout de sept ans les meilleures élèves étaient admises aux écoles payantes. Elles y arrivaient avec un double handicap, leur condition de boursière et leur langage. Ces intouchables qu'on obligeait, aux fins d'exercice, à parler français même en récréation, et qui étaient gauches à s'en servir (car il leur avait été mal enseigné) suppléaient à l'indigence de leur vocabulaire par des expressions empruntées au savoureux patois local, devenant ainsi la risée de la classe. (...)


Si l'on avait trouvé quelques livres néerlandais dans les bibliothèques bourgeoises, peut-être n'eût-on pas vu paraître sur nos murs la scandaleuse affiche: Weg met Franse boeken! (Plus de livres français!)  Dans une ville comme Gand où la grande bourgeoisie s'était alignée sur la noblesse, et la petite, tant bien que mal, sur la grande, la classe ouvrière seule, en dépit des efforts de quelques professeurs, était demeurée tributaire du flamand, avec pour conséquence l'isolement et l'abaissement du prolétariat. Car parler flamand vous classait aussi sûrement que le port de la casquette ou du bleu de chauffe, tandis que parler français revenait à prendre un brevet de bon goût, de distinction et même depuis l'effacement du latin, d'humanisme. Tout ce qui prétendait, tout ce qui cherchait à consacrer son ascension sociale, se voyait contraint d'en user. Au contraire, qui cherchait à s'abaisser avait tendance à l'abandonner avec le conformisme des belles manières. Le masochisme parlait flamand. La pauvre tante Augusta ayant vu ses fiançailles rompues par la ruine de mon grand-père se remit brusquement à le parler. Sans doute choisissait-elle de braver l'opinion plutôt que de la subir. Pour le marquer avec plus d'ostentation, elle se débraillait dans l'habillement mais aussi dans le langage, reprenant celui de la basse classe, non pas même le flamand mais le pire des patois de Gand, celui du Muide (qui avait gardé quelques-unes des inflexions traînantes du "gantois de fabrique", langage qui avait été celui des tisserands qui étiraient les sons à force de crier afin de couvrir le vacarme des machines). (...)


En général l'expression gantoise était plus féroce que la française. En gantois on était blanc non comme un linge mais comme l'alun. On riait vert et non jaune. Les jurons et les malédictions étaient terribles, construits autour de God ou dzuu (Dieu), Godv...; de akker ou sakker (sacré): akkerdomme! akkerdzuu! akkermilledzuu!
Quelquefois elle débouchait sur la philosophie: hij redeneert met zijn raison (il argumente avec sa raison) découvrait le déboîtement du cogito, voire le Je est un autre. Ou sur la poésie, laissant transparaître un fonds de sagesse populaire, transmise de génération en génération par de vieilles femmes un peu sorcières. Lorsque j'avais bien joué, Marie me disait: "Et maintenant, allez dormir comme un arbre." Tout en m'endormant, je me demandais si les arbres sommeillaient vraiment et je glissais sans le savoir dans une rêverie tout imprégnée déjà du profond sommeil du végétatif.

 

Uit:

Suzanne Lilar: Une enfance gantoise (1976), p. 39-40, 43-44, 45-46, 53-54



Vind dit boek in de bibliotheek Gent